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Pike partit chez Cole après avoir quitté la station de lavage, gagnant le sommet des collines par une série de lacets puis empruntant Woodrow Wilson Drive dans un canyon fortement boisé. Il était persuadé que Walsh avait mis le GPS sur sa Jeep le jour où ils l’avaient intercepté à Runyon Canyon. Peut-être était-ce même la raison pour laquelle ils s’y étaient pris de cette manière – afin de le tenir à distance de la Jeep jusqu’à ce qu’ils aient fini d’installer leur mouchard.
Pike se demandait à présent si Walsh l’avait fait surveiller pour les besoins de son enquête personnelle ou parce qu’elle croyait Frank impliqué dans cette histoire de trafic d’armes. Elle n’avait aucune raison de le soupçonner, lui, mais peut-être savait-elle quelque chose qu’il ignorait encore.
Le ciel était en train de virer au pourpre quand il entra chez Cole par la cuisine. Pike aimait bien cette maison et il avait souvent aidé son ami à l’entretenir au fil des ans, qu’il s’agisse de remettre un coup de peinture, de réparer la toiture ou d’huiler la terrasse. Perché dans la partie haute du canyon et entouré d’arbres, le bâtiment en A, rustique, semblait très loin de la ville. Pike prit une bouteille d’eau dans le réfrigérateur. Une gamelle de nourriture pour chat attendait sur le sol, à côté d’un petit bol d’eau. La maison sentait bon l’eucalyptus, le fenouil sauvage et la flore qui tapissait les pentes abruptes du canyon.
Cole, Rina et Yanni regardaient les informations dans le salon. Le sac à bandoulière de Rina était posé à ses pieds, près d’un autre sac qui devait appartenir à Yanni. Ils tournèrent la tête lorsque Pike fit son entrée. Cole coupa le son. Le visage de Yanni était violet à l’endroit où Pike l’avait frappé.
Plissant les yeux et fixant ce dernier comme une cible dans sa ligne de mire, Rina montra Cole d’un geste vague.
— On ne va pas rester ici. Ça pue le chat.
Cole haussa les sourcils, manière de dire à Pike : « Tu vois le genre ? »
Pike fit signe à son ami d’approcher.
— Tu as une minute ?
Cole le rejoignit.
— Tu étais censé vérifier son histoire, murmura Pike. Qu’est-ce que tu en penses ?
Cole jeta un coup d’œil à Rina et Yanni pour s’assurer qu’ils ne pouvaient pas l’entendre.
— J’ai retrouvé une des amies d’Ana, et il y en a une autre qui doit me rappeler. Ça se tient. Rina protégeait sa sœur. Elle a toujours maintenu Ana en dehors de ses histoires, exactement comme elle l’a dit.
Rina se leva.
— Je n’aime pas ces messes basses, intervint-elle d’une voix forte. Je vous l’ai déjà dit. Yanni et moi, on s’en va.
— Son immeuble est surveillé par la police, rétorqua Pike. Vous ne devriez pas y retourner.
Yanni marmonna quelque chose en serbe. Rina lui répondit dans la même langue avant d’ajouter :
— Yanni n’intéresse pas les flics. Pourquoi est-ce qu’ils le surveilleraient ?
— Ils m’ont suivi pendant une partie de la journée. Et comme ils savent que j’essaie de retrouver Darko, ils se sont mis en tête que quelqu’un de l’immeuble avait des informations sur lui. Ils vont essayer de trouver ce quelqu’un.
Rina et Yanni se lancèrent dans un nouveau débat en serbe. Yanni n’avait pas l’air ravi. Cole leur tourna carrément le dos, comme s’il avait sa dose de ces apartés incompréhensibles.
— Tu veux manger quelque chose ?
— Pas encore. Tu as des infos sur les propriétés de Darko ?
— Mouais. Les biens ne lui appartiennent pas – ils ne sont ni à son nom, ni à aucun autre nom susceptible d’être relié au sien. Ce mec vit vraiment caché, mon pote – il n’a aucune existence légale. Aucun Michael Darko enregistré au DMV, ni à la Sécurité sociale, ni sur le fichier des services fiscaux de l’État de Californie. Aucune personne de ce nom n’est titulaire d’un compte bancaire associé à une carte de crédit ou d’un abonnement à l’eau, au gaz, à l’électricité et au téléphone, qu’il soit fixe ou mobile. Et pour ce que j’en sais, Michael Darko n’a pas non plus de casier judiciaire.
— En Serbie, dit Rina. Il a été arrêté en Serbie. J’en suis sûre.
Pike repensa à ce que lui avait dit George sur la façon dont les caïds serbes de la vieille école cherchaient à provoquer la peur en s’inventant une légende. Le Requin. Ici et déjà ailleurs, telle une créature imaginaire. Un monstre dont ses hommes parlaient, mais qu’ils ne voyaient jamais.
Il haussa les épaules.
— Ce n’est qu’un salopard de plus.
— Un salopard très malin, précisa Cole. Ses filles louent toujours leurs apparts en leur nom propre. Darko leur fournit une carte de crédit et les références qu’il faut pour qu’elles fassent bonne impression au moment de signer le bail, et il leur envoie ensuite du cash pour couvrir le montant du loyer, mais les chèques sont toujours signés par elles. Ça lui évite de laisser traîner des traces écrites.
— Oui, dit Rina. C’est pour ça qu’il faut suivre l’argent. L’argent va nous mener à l’homme.
Cole acquiesça.
— Il a des filles un peu partout, de Glendale à Sherman Oaks. Un encaisseur passe tous les jours ramasser leurs gains.
Pike chercha le regard de Rina.
— Vous connaissez l’homme qui vient chercher l’argent ?
— Je le connais de vue, oui, mais ce n’est peut-être plus lui qui s’en occupe. Il vient entre quatre et six. Ça se passe toujours comme ça. Les filles gardent leur argent de la soirée, mais elles gagnent plus en journée.
— Il saura nous dire où est Darko ? demanda Pike.
Elle secoua la tête avec cette moue qu’elle affichait chaque fois qu’elle prenait Pike pour un idiot.
— Non, non. C’est un banni.
Pike et Cole échangèrent un regard perplexe.
— Pourquoi un banni ? C’est une punition ?
Après un bref dialogue en serbe avec Yanni, Rina tenta de s’expliquer.
— Un banni, c’est quelqu’un qui apprend.
— Et qui commence tout en bas ? demanda Cole.
— Oui ! Les hommes qui veulent se faire accepter doivent prouver leur valeur. Il y a le pakhan, le patron – c’est Michael. Juste en dessous, il y a ses proches, qu’on appelle les autorités. Ceux-là vérifient que tout le monde fait ce que dit Michael.
— Le service d’ordre, dit Pike.
— Oui. Ils font obéir les hommes. Les hommes, eux, font le travail et ramènent l’argent. Les bannis aident les hommes.
— Bref, le type qui passe ramasser la recette des filles est un simple garçon de courses. Et il l’apporte ensuite à Michael ?
— Il l’apporte à son chef. Michael ne touche pas à l’argent.
— Dans ce cas, interrogea Cole, comment fait-on pour remonter jusqu’à lui ?
Elle s’accorda un temps de réflexion puis consulta Yanni. Celui-ci marmonna encore quelque chose, et Rina haussa les épaules.
— Ça dépend du chef. Si le chef fait partie des autorités, il peut dire où il est. Si le chef n’est qu’un homme, alors c’est impossible. On ne le saura qu’en le voyant. Un homme est comme un sergent, et Michael comme un colonel. Ça ne parle pas au colonel, un sergent. Ça parle au capitaine.
Pike regarda Cole.
— Il y a peut-être un moyen d’inverser la vapeur. De pousser Darko à venir nous chercher.
— En lui piquant son fric ?
— On suit ce mec d’adresse en adresse, et on le braque. Il faut frapper assez fort pour ne pas lui laisser le choix.
Après un instant de réflexion, Cole hocha la tête.
— Ça me paraît pas mal, comme plan. Bon, si on mangeait maintenant ?
Cole contourna Pike et gagna la cuisine. Pike regarda Rina et Yanni. Ils chuchotaient en serbe, et Rina finit par lui jeter un coup d’œil par-dessus son épaule.
— On va aller dans un motel. Ça sent trop le chat, ici. Ça me rend malade.
— Mangez d’abord, répondit Pike. Je sais où vous loger. Je vous y emmènerai après le dîner.
Muni de son portable neuf, il sortit sur la terrasse de Cole.